En septembre 2024, la Russie a changé de cap radical : après des années d’interdiction totale, elle a légalisé les paiements en crypto pour les transactions internationales. Ce n’est pas une libéralisation générale. C’est une stratégie ciblée. Le Bitcoin, l’Ethereum et les stablecoins comme le USDT peuvent désormais être utilisés pour payer les exportations d’énergie, les livraisons de métaux, ou les fournitures militaires - mais uniquement par des entreprises inscrites dans un programme pilote. À l’intérieur du pays, utiliser le Bitcoin pour acheter un café ou payer un salaire reste illégal. Cette dualité n’est pas une erreur : c’est le cœur du plan russe.
La loi fédérale No 221-FZ, entrée en vigueur en septembre 2024, crée un cadre légal étroit pour les paiements transfrontaliers en crypto. Seules les entreprises autorisées par la Banque de Russie peuvent y participer. Elles doivent utiliser des plateformes certifiées, enregistrer chaque transaction, et prouver l’origine des fonds. Rien ne passe en douce. Chaque transfert de Bitcoin ou de Tether est tracé, audité, et signalé aux autorités fiscales. Le but ? Éviter le blanchiment tout en contournant les sanctions occidentales.
Les entreprises qui ont déjà commencé sont surtout dans l’énergie. Des sociétés russes exportent du pétrole et du gaz vers la Chine, l’Inde et la Turquie en utilisant des stablecoins liés au rouble ou au dollar. Le groupe A7, partiellement lié à une banque sanctionnée, a déjà effectué des transactions de plusieurs milliards de roubles en USDT. Ce n’est pas du bricolage : c’est de la logistique financière officielle, supervisée par la Banque de Russie.
En parallèle, la Russie développe son propre actif numérique : le Digital Ruble. Lancé en août 2023 avec 12 banques pilotes, il a déjà traité plus de 100 000 transactions via 2 500 portefeuilles dans plus de 150 villes. Mais ce n’est pas une alternative au Bitcoin. C’est un outil de contrôle. Le Digital Ruble est centralisé, surveillé, et réservé aux entreprises et aux grandes transactions. Il ne sera pas accessible au grand public avant septembre 2026, et même là, seulement pour les entreprises les plus importantes. Les commerçants devront l’adopter d’ici 2028 - sous contrainte légale.
La Banque de Russie veut un système où l’État contrôle chaque rouble numérique. C’est l’opposé du Bitcoin. Là où le Bitcoin est décentralisé, le Digital Ruble est une extension du système bancaire russe, sous contrôle total. Pourquoi ? Parce que l’État ne veut pas perdre la main sur la monnaie. Il veut juste l’adapter à la guerre économique.
Les particuliers russes ne peuvent pas acheter du Bitcoin sur un échange local. Il n’y en a pas. Les plateformes de trading comme Binance ou Kraken sont bloquées. Pourtant, les Russes détiennent plus de 25 milliards de dollars en crypto - la plupart sur des plateformes étrangères, via des VPN et des comptes offshore. Ce n’est pas légal, mais c’est courant.
Seuls les « investisseurs hautement qualifiés » ont le droit d’acheter des produits liés au Bitcoin en Russie. Pour y avoir accès, il faut avoir plus de 100 millions de roubles (environ 1,1 million de dollars) en actifs financiers, ou un revenu annuel supérieur à 50 millions de roubles (550 000 dollars). En mai 2025, la Banque de Russie a autorisé ces investisseurs à acheter des contrats à terme sur Bitcoin. Le premier mois, ils ont dépensé 16 millions de dollars. Ce n’est pas une vague de masse. C’est un marché de niche pour les ultra-riches.
Le ministère des Finances envisage de baisser ces seuils en 2026, mais très lentement. Le message est clair : les crypto ne sont pas pour le peuple. Elles sont un outil d’État, pour les entreprises et les élites.
La Russie n’a pas adopté le Bitcoin parce qu’elle l’aime. Elle l’a adopté parce qu’elle n’a pas eu le choix. Après les sanctions occidentales, les banques russes ont été coupées du système SWIFT. Les paiements en dollars et en euros sont devenus presque impossibles pour les exportateurs. Le Bitcoin, les stablecoins, et les cryptos liées à des devises non occidentales sont devenus la seule voie pour vendre du pétrole, du gaz, ou des armes.
C’est pourquoi la Banque de Russie a accepté de faire une exception. Elle ne veut pas que les Russes achètent des NFT ou des cryptos pour s’amuser. Elle veut que les entreprises puissent survivre. La loi 221-FZ n’est pas une réforme financière. C’est un outil de guerre économique. Et ça marche. En 2025, les transactions transfrontalières en crypto ont atteint 1 billion de roubles (11 milliards de dollars). C’est un chiffre officiel. Ce n’est pas une estimation. C’est la réalité.
Il n’y a pas de liberté ici. Chaque transaction en crypto est soumise à des contrôles AML (lutte contre le blanchiment) et KYC (connaître votre client). Les entreprises doivent fournir des documents détaillés sur leurs partenaires étrangers, leurs comptes bancaires, et la nature exacte de la transaction. La Banque de Russie a publié des directives pour détecter les transactions P2P suspectes - même si ces transactions se font hors du territoire russe.
Le risque ? Une erreur de documentation peut entraîner des amendes, la suspension de l’autorisation, ou même des poursuites pénales. Les entreprises qui tentent de contourner les règles en utilisant des échanges non certifiés ou des portefeuilles non déclarés prennent un risque énorme. Le gouvernement a déjà proposé des peines de prison pour les violations graves.
Et même si les échanges étrangers ne sont pas sous contrôle russe, les entreprises russes qui les utilisent doivent quand même fournir les données à leurs autorités. C’est un système de surveillance à deux niveaux : interne et externe.
Si vous êtes un Russe ordinaire, cette réforme ne vous concerne pas. Vous ne pouvez pas payer vos factures en Bitcoin. Vous ne pouvez pas acheter un téléphone en crypto. Vous ne pouvez pas envoyer de l’argent à votre famille à l’étranger via une wallet. Les banques russes refusent toujours les transactions en crypto pour les particuliers. Les applications de paiement comme Sberbank Online ou Tinkoff ne les acceptent pas.
Les seuls Russes qui profitent de cette réforme sont les entreprises exportatrices, les traders institutionnels, et les très riches. Pour le reste, la situation est la même qu’avant : des restrictions sévères, un accès limité, et une méfiance totale de la part des autorités.
Le programme pilote de la loi 221-FZ dure trois ans. Il expire en 2027. À ce moment-là, la Russie devra décider : garder cette règle, l’élargir, ou la supprimer. Les signaux sont ambigus. D’un côté, la Banque de Russie reste hostile à toute forme de crypto domestique. De l’autre, le ministère des Finances veut aller plus loin, et intégrer les cryptos dans la stratégie économique nationale.
Les analystes pensent que la Russie va maintenir le système actuel, mais l’étendre. Plus d’entreprises autorisées. Plus de cryptos approuvées. Peut-être même des dérivés de Bitcoin pour les investisseurs qualifiés. Mais jamais de paiement crypto pour les particuliers. Jamais de banque russe qui accepte le Bitcoin comme monnaie. La Russie veut utiliser la crypto comme un outil de guerre - pas comme une révolution financière.
La Russie est le seul pays au monde qui autorise officiellement le Bitcoin pour les transactions internationales, tout en l’interdisant complètement à l’intérieur de ses frontières. C’est un paradoxe. Mais c’est aussi une stratégie intelligente. Elle utilise la décentralisation pour contourner les sanctions, tout en conservant le contrôle absolu sur sa monnaie et ses citoyens.
Le Bitcoin n’est pas un symbole de liberté ici. Il est un outil de résistance économique. Et tant que les sanctions dureront, ce système restera en place - rigide, surveillé, et uniquement pour les élites.
Louise Klein
janvier 24, 2026 AT 10:47Je trouve ça presque brillant, même si c’est un peu hypocrite. Les élites profitent, le peuple reste à la porte. Mais bon, dans un contexte de sanctions, c’est peut-être la seule façon de survivre.
Thibault Leroy
janvier 24, 2026 AT 18:27Je me demande si d’autres pays vont suivre ce modèle. La Chine, peut-être ? Ou l’Iran ?
James Forna
janvier 25, 2026 AT 09:30Thierry Behaeghel
janvier 26, 2026 AT 23:54Et le Digital Ruble ? Une version de l’URSS avec des pixels. J’espère que les Russes vont se réveiller un jour.
Jean-Claude Bernard
janvier 27, 2026 AT 15:10Je sais que ça semble immoral, mais imaginez être un exportateur de pétrole et ne plus pouvoir être payé. Vous feriez quoi ? Vous allez laisser votre entreprise mourir ?
La Russie n’a pas choisi la crypto parce qu’elle l’aime. Elle l’a choisie parce qu’elle n’avait pas le choix. Et ce qui est fascinant, c’est que ça marche. 11 milliards de dollars en un an. C’est pas du bricolage. C’est de la logistique.
Les gens qui critiquent sans comprendre le contexte de guerre économique… ils ne voient qu’un côté. Mais la réalité, c’est que les pays en guerre économique ne jouent pas avec des règles de salon.
Marguerite Reilly
janvier 29, 2026 AT 04:17Et puis, les gens qui ont 1 million de dollars, ils peuvent tout se permettre, mais moi je dois attendre 2028 pour peut-être pouvoir utiliser le Digital Ruble ? C’est de la discrimination pure.