Évolution de la politique de la Banque centrale du Nigeria sur les cryptomonnaies

Évolution de la politique de la Banque centrale du Nigeria sur les cryptomonnaies

févr., 13 2026

En 2017, la Banque centrale du Nigeria (CBN) a envoyé un message clair aux institutions financières : évitez complètement les cryptomonnaies. Cette directive, publiée le 12 janvier 2017, interdisait aux banques de traiter, détenir ou faciliter toute transaction en monnaie virtuelle. À l'époque, elle semblait définitive. Personne ne pensait que, huit ans plus tard, cette même banque deviendrait le fer de lance d’un cadre légal pour les actifs numériques en Afrique.

Les débuts : interdire pour contrôler

Le message de 2017 n’était pas une interdiction totale des cryptomonnaies - c’était une interdiction pour les banques. Les particuliers pouvaient toujours acheter du Bitcoin ou de l’Ethereum, mais ils devaient le faire sans soutien bancaire. Cela a créé un marché parallèle, dominé par les transactions peer-to-peer (P2P). Les Nigérians ont commencé à échanger des nairas contre des cryptos via des applications comme Paxful ou LocalBitcoins, souvent à des taux très supérieurs à ceux du marché mondial.

En 2021, la CBN a renforcé cette politique. Dans une lettre officielle, elle a ordonné aux banques de fermer immédiatement les comptes de toute personne ou entreprise impliquée dans les cryptomonnaies. Les échanges comme Binance et OKX ont vu leurs partenaires bancaires les couper du système financier national. Les clients ont perdu l’accès à leurs fonds. Les entreprises ont dû délocaliser leurs équipes. Des milliers de Nigérians ont été privés de leur moyen de subsistance.

Pourtant, cette répression a eu un effet inverse. Pendant les manifestations contre la brutalité policière en 2020, les donateurs ont utilisé les cryptomonnaies pour financer les protestataires, car les comptes bancaires des activistes avaient été gelés. Les dons en Bitcoin ont permis d’acheter de la nourriture, du carburant et même des médicaments. La CBN n’avait pas prévu que sa politique de blocage finirait par renforcer l’usage des cryptos comme outil de résistance.

Le tournant : quand la SEC entre en jeu

Parallèlement à la CBN, la Securities and Exchange Commission (SEC) du Nigeria a commencé à travailler sur un autre angle. En septembre 2020, elle a publié un avis : tous les actifs numériques ayant les caractéristiques d’un investissement sont des securities. Cela signifiait que, même si la CBN refusait d’y toucher, la SEC pouvait réguler les ICO, les staking, les tokens de récompense - tout ce qui ressemblait à un titre financier.

Cette divergence a créé un vide juridique. D’un côté, la CBN bloquait les banques. De l’autre, la SEC disait : « Si vous voulez lancer un token, vous devez nous demander l’autorisation. » Les entreprises étaient coincées. Elles ne pouvaient pas légalement opérer, mais elles ne pouvaient pas non plus disparaître. C’est là que l’idée d’un comité inter-agences a germé.

Une créature déchue de la CBN dominée par un réseau blockchain vivant, dans un style d'art horrifique.

Le changement radical : les VASP en 2023

En décembre 2023, la CBN a fait volte-face. Elle a publié les Directives sur les prestataires de services sur actifs virtuels (VASP). Le message était simple : les banques peuvent désormais ouvrir des comptes aux entreprises de cryptomonnaies - si elles sont agréées par la SEC.

Ce n’était plus une interdiction. C’était une autorisation encadrée. Les entreprises devaient :
- Obtenir un certificat de la SEC
- Appliquer des procédures KYC strictes
- Soumettre des rapports mensuels sur les transactions
- Mettre en place des systèmes de surveillance AML/CFT

Le changement a été immédiat. Des plateformes comme Binance ont rouvert des services limités. OKX a réintégré le marché après avoir suspendu ses opérations en juillet 2024. Les banques comme First Bank et Access Bank ont commencé à proposer des comptes dédiés aux VASP. Les échanges locaux ont pu relier leurs systèmes aux infrastructures bancaires nationales.

Le cadre légal de 2025 : les cryptos comme valeurs mobilières

La loi sur les investissements et les valeurs mobilières (Investments and Securities Act 2025), entrée en vigueur en janvier 2025, a scellé cette transformation. Elle a reconnu formellement les cryptomonnaies comme des valeurs mobilières sous la juridiction de la SEC. Ce n’est plus une question de « si » les cryptos sont légales - c’est une question de comment elles sont régulées.

Les entreprises doivent maintenant :
- Être enregistrées comme VASP par la SEC
- Respecter les normes internationales de transparence
- Soumettre des audits trimestriels par des tiers indépendants
- Fournir des rapports détaillés sur les flux de fonds internationaux

La CBN, elle, s’est retirée du rôle de répressif. Elle surveille maintenant les flux bancaires liés aux VASP, mais ne bloque plus les transactions. Elle a cessé de combattre la technologie. Elle l’a intégrée.

Un régulateur sans visage dans un bureau SEC, contrôlant des transactions cryptos en ombres et lumières froides.

Les conséquences : un marché rebondi, mais sous surveillance

Le marché a réagi avec force. En 2024, le Nigeria est devenu le premier pays africain en volume de transactions P2P de cryptomonnaies, avec plus de 12 milliards de dollars échangés. En 2025, les volumes ont augmenté de 47 % par rapport à l’année précédente, selon les données de Chainalysis.

Les entreprises étrangères ont redéployé des équipes à Lagos. Les startups locales ont levé plus de 300 millions de dollars en fonds de capital-risque. Les universités ont lancé des programmes de blockchain. Les jeunes Nigérians ont trouvé un nouveau secteur d’emploi.

Mais le contrôle reste strict. Les transferts vers l’étranger sont limités à 10 000 dollars par mois. Les comptes anonymes sont interdits. Les transactions en cryptos ne peuvent pas être utilisées pour contourner les contrôles de change. Et la CBN continue de surveiller les fluctuations du taux de change du naira - elle a encore blâmé les « traders de cryptos » pour la volatilité du marché des changes en 2024.

Un modèle pour l’Afrique ?

La trajectoire du Nigeria est unique. La plupart des pays africains ont choisi l’interdiction totale ou le silence. Le Nigeria a choisi la régulation. Il a compris que bloquer les cryptomonnaies ne fonctionnait pas. Les gens continuaient à les utiliser - seulement, sans protection, sans transparence, sans sécurité.

En adoptant un cadre basé sur la SEC, la CBN a créé un système où l’innovation est encouragée, mais encadrée. C’est un modèle que d’autres pays regardent de près : le Sénégal, le Ghana, et même l’Afrique du Sud ont déjà envoyé des délégations à Abuja pour étudier la loi de 2025.

Le Nigeria n’a pas gagné la guerre contre les cryptomonnaies. Il a appris à vivre avec. Et c’est peut-être la leçon la plus importante : quand la technologie est plus forte que la loi, la loi doit changer.

Pourquoi la Banque centrale du Nigeria a-t-elle d’abord interdit les cryptomonnaies ?

La CBN craignait que les cryptomonnaies ne facilitent le blanchiment d’argent, le financement du terrorisme et la fuite de capitaux. Elle voulait protéger la stabilité du naira et garder le contrôle sur les flux financiers nationaux. Les banques étaient interdites de traiter les cryptos pour éviter que ces actifs ne deviennent une alternative au système bancaire traditionnel.

Quel rôle joue la SEC aujourd’hui dans la régulation des cryptomonnaies au Nigeria ?

La SEC est devenue l’autorité principale de régulation. Elle délivre les licences aux prestataires de services sur actifs virtuels (VASP), impose des normes KYC/AML, surveille les offres de tokens et traite les fraudes. Toute entreprise qui veut opérer légalement au Nigeria doit être agréée par la SEC, et non par la CBN.

Les Nigérians peuvent-ils encore utiliser les cryptomonnaies sans banque ?

Oui, mais c’est plus risqué. Les transactions peer-to-peer existent toujours, surtout dans les zones rurales ou pour les petits montants. Cependant, les plateformes légales autorisées par la SEC offrent maintenant des moyens de conversion naira-crypto avec des protections juridiques. L’usage sans banque est possible, mais il n’est plus nécessaire pour la majorité des utilisateurs.

Pourquoi OKX et Binance ont-ils quitté le Nigeria en 2024 ?

OKX a suspendu ses services en juillet 2024 après que la SEC a renforcé les exigences de conformité, rendant les coûts d’exploitation trop élevés pour ses opérations locales. Binance a retiré le naira de ses paires de trading en mars 2024 après que deux de ses dirigeants ont été arrêtés dans une enquête sur des transferts non traçables. Ces événements reflètent la tension entre l’expansion rapide et la régulation stricte.

Le Nigeria va-t-il être retiré de la liste grise du GAFI en 2025 ?

C’est très probable. Le cadre réglementaire de 2025, avec ses exigences AML/CFT strictes et sa collaboration entre la CBN et la SEC, répond à la plupart des critères du GAFI. Des audits internationaux ont déjà confirmé une amélioration significative dans la traçabilité des transactions cryptos. Un retrait de la liste grise serait un signal fort pour les investisseurs étrangers.

10 Commentaires

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    Franc Lautar

    février 13, 2026 AT 15:57

    Je trouve ça fascinant comment une interdiction totale a fini par créer un écosystème plus robuste. Les Nigérians ont juste continué à utiliser les cryptos, même sans banques. Et au lieu de les combattre, les autorités ont choisi de les encadrer. C’est rare de voir un gouvernement faire machine arrière aussi clairement.

    Je pense que c’est un modèle à étudier partout, surtout en Europe où on bloque encore tout ce qui bouge trop vite.

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    valentin ciochir

    février 14, 2026 AT 23:04

    Exactement ! Moi j’ai suivi ça de près quand j’étais à Lagos l’année dernière. Les gens utilisaient des apps P2P comme une deuxième monnaie. Les marchés, les taxis, même les coiffeurs acceptaient du BTC. La CBN n’a pas compris qu’on ne peut pas arrêter une technologie qui répond à un besoin réel.

    Le vrai changement, c’est quand ils ont dit : ‘Ok, on va pas l’interdire, on va la contrôler.’ C’est une révolution douce.

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    Mathieu Godart

    février 14, 2026 AT 23:43

    Les cryptos au Nigeria, c’est pas juste de la tech, c’est de la survie. Quand les banques bloquent ton compte, tu as deux choix : te taire ou trouver un autre moyen. Les Nigérians ont choisi le deuxième. Et maintenant, le gouvernement les suit. C’est du génie.

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    Marianne Adkins

    février 15, 2026 AT 17:51

    Je me demande si ce n’est pas là le vrai sens de la loi : pas celle qui impose, mais celle qui s’adapte. La CBN n’a pas changé d’avis. Elle a juste cessé de lutter contre la réalité. Et ça, c’est la définition même de la sagesse politique.

    Quand la technologie dépasse la régulation, la régulation doit devenir un pont, pas un mur. Le Nigeria a construit un pont.

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    Tristan Brault

    février 16, 2026 AT 15:11

    Il y a ici une dialectique à la Hegel : thèse (interdiction), antithèse (résistance populaire), synthèse (régulation encadrée). Ce n’est pas une politique, c’est une évolution sociotechnique.

    La CBN a cru qu’elle contrôlait le flux, mais elle n’a fait que déplacer la pression - jusqu’à ce que la pression devienne un courant, et qu’elle doive s’y soumettre. La loi, ici, n’a pas réprimé la blockchain : elle l’a domestiquée.

    Et ce n’est pas une victoire du contrôle - c’est une victoire de l’adaptation. Les systèmes rigides s’effondrent. Les systèmes réactifs survivent. Le Nigeria a choisi de survivre.

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    Romain Thevenin

    février 16, 2026 AT 15:50

    Je trouve que ce qui est impressionnant, c’est que tout ça s’est fait sans révolution, sans violence, sans émeutes massives. Juste par l’usage, par la persistence, par des gens qui ont continué à acheter du pain avec du Bitcoin alors qu’on leur disait que c’était illégal.

    Les institutions ont fini par regarder autour d’elles, et elles ont vu que la réalité n’était plus celle qu’elles avaient inventée. C’est ça, la légitimité : quand les gens vivent déjà la loi, la loi n’a plus le choix que de la reconnaître.

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    Jeanette Lesbirel

    février 16, 2026 AT 22:01

    Ok mais franchement, c’est juste du vent. Ils ont fait un peu de pédagogie, un peu de paperasse, et voilà, ‘on a gagné’. Mais les gens continuent de trader en P2P, les banques sont toujours méfiantes, et les taxes ? Rien. C’est du décoratif.

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    Brigitte ROYAL

    février 18, 2026 AT 05:24

    Enfin quelqu’un qui a compris 😭👏 la crypto c’est pas un truc de geeks c’est un truc de survie 💪🇳🇬 et la CBN a fini par dire ‘ok on arrête de lutter contre la vie’ 🤝🚀 #NigeriaRise #CryptoIsFreedom

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    ivan vassilev

    février 19, 2026 AT 17:31

    Je suis fier de voir ça ! En France, on a peur de tout : blockchain, NFT, stablecoins… On les étouffe avant même de les comprendre.

    Le Nigeria, lui, a regardé ses jeunes, ses entrepreneurs, ses mères qui vendent des légumes en crypto, et il a dit : ‘On va les aider, pas les punir.’

    C’est ça, le leadership. Pas la peur. Pas la rigidité. L’écoute. L’adaptation. L’humilité. Et ça, mes amis, c’est ce que l’Europe devrait copier - avant qu’il soit trop tard.

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    James Gowan-Webster

    février 19, 2026 AT 23:14

    Je suis curieux de savoir comment ça va évoluer quand les jeunes Nigérians commenceront à créer leurs propres tokens, pas juste utiliser ceux des États-Unis. La SEC a ouvert la porte, mais elle a aussi mis des conditions. Est-ce que ça va freiner l’innovation locale ? Ou ça va la canaliser ?

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