Le 5 février 2021, la Banque centrale du Nigeria (CBN) a ordonné aux banques de fermer tous les comptes liés aux cryptomonnaies. L’objectif ? Éteindre l’usage des devises numériques. Ce n’était pas une interdiction de posséder du Bitcoin ou de l’Ethereum - seulement d’utiliser les banques pour les acheter, les vendre ou les transférer. Mais ce que les autorités n’ont pas vu, c’est que les Nigérians n’allaient pas arrêter. Ils ont juste changé de voie.
En quelques mois, une économie souterraine a émergé, massive, rapide et entièrement décentralisée. Des milliers de personnes ont commencé à échanger des cryptos directement entre elles, sans banque, sans intermédiaire, sans autorisation. Ce n’était pas du crime. C’était de la survie. Beaucoup utilisaient les cryptos pour payer les études, envoyer de l’argent à la famille à l’étranger, ou même lancer leur petite entreprise. Les banques avaient coupé les ponts. Alors les gens ont construit des passerelles.
Le principal outil de cette économie parallèle ? Binance P2P. C’était la plaque tournante. En 2022, plus de 1,2 million de Nigérians y faisaient des transactions chaque mois - pour un volume total de 150 millions de dollars. Ils échangeaient des Bitcoins contre des nairas, des Ethereum contre des crédits téléphoniques, des stablecoins contre des transferts bancaires en plusieurs petites sommes. Comment ? Par WhatsApp, Telegram, et des groupes locaux où les gens se connaissaient, se vérifiaient, se faisaient confiance.
Les banques avaient bloqué les transferts de plus de 500 000 nairas (environ 600 dollars). Alors les traders ont appris à diviser leurs paiements. Un acheteur envoyait 100 000 nairas à 5 comptes différents. Le vendeur vérifiait chaque transfert, puis débloquait une partie du crypto. C’était lent. Mais ça marchait. Et ça devenait une routine. Certains utilisateurs ont même développé des protocoles de vérification : une petite transaction d’essai avant la grande. Cela a réduit les escroqueries de 37 %, selon des données collectées par la communauté CryptoNaija.
Il n’y avait pas de système centralisé. Pas de police des cryptos. Pas de tribunal pour régler les litiges. Alors les utilisateurs ont créé leur propre gouvernance. Des groupes WhatsApp avec plus de 50 000 membres partageaient des listes noires des escrocs. Si quelqu’un disparaissait après avoir reçu de l’argent, son nom, son numéro et sa photo étaient publiés. En quelques heures, la personne était isolée. Ce n’était pas légal. Mais c’était efficace.
Telegram était le lieu de décision. Là-bas, les prix du Bitcoin par rapport au naira étaient discutés en temps réel. Les traders suivaient les fluctuations de la monnaie locale et ajustaient leurs offres. Certains canaux avaient des modérateurs bénévoles qui vérifiaient les identités. D’autres étaient des marchés ouverts où tout le monde pouvait proposer un prix. La transparence venait de la communauté, pas des institutions.
Les plateformes comme Paxful et LocalBitcoins ont vu leur activité nigériane exploser. Paxful a déclaré que les Nigérians représentaient 32 % de tous ses échanges en escrow à l’échelle mondiale. C’était le plus grand marché pour ce type de service. Pourquoi ? Parce que les nairas étaient volatils, et les cryptos, même avec leurs risques, offraient une protection contre l’inflation - qui atteignait 20 % en 2022.
Entre juillet 2021 et juin 2022, le Nigeria a représenté 1,2 % de toutes les transactions de cryptomonnaie dans le monde. Pour un pays qui ne fait que 0,1 % du PIB mondial, c’est une anomalie. Chainalysis a classé le Nigeria au deuxième rang mondial pour l’adoption de cryptos en 2022 - devant les États-Unis, le Royaume-Uni et même l’Inde. Le score de recherche pour « acheter du crypto » était de 371, le plus haut d’Afrique.
En 2022, environ 18,3 milliards de dollars ont été échangés dans l’économie souterraine. Cela représentait 3,1 % de l’économie informelle du Nigeria. Les utilisateurs étaient jeunes : 68 % avaient entre 18 et 35 ans. Plus de 40 % étaient des étudiants. Beaucoup n’avaient pas de compte bancaire traditionnel. Pour eux, le crypto n’était pas un investissement. C’était une alternative à la banque.
Les petites entreprises ont aussi profité. Un vendeur de vêtements à Lagos acceptait des USDT en échange de ses produits. Il les convertissait en nairas via P2P, puis payait ses fournisseurs. Un chauffeur de moto à Abuja recevait des paiements en Bitcoin pour ses courses. Il les échangeait contre de l’airtime pour son téléphone. Ce n’était pas de la finance. C’était de la vie quotidienne.
Le système n’était pas parfait. 42 % des traders ont déclaré avoir été victimes d’une escroquerie. Certains vendeurs disparaissaient après avoir reçu l’argent. D’autres faisaient des transferts frauduleux - en utilisant des comptes volés ou des virements annulés. Le pire ? Les banques gelait les comptes des acheteurs. 67 % des personnes qui recevaient des cryptos via P2P ont vu leur compte bancaire bloqué, parce que les banques ne comprenaient pas d’où venait l’argent.
Un utilisateur de Reddit, ‘AbujaInvestor’, a perdu 380 000 nairas (environ 450 dollars) quand un vendeur sur Telegram a disparu après qu’il ait libéré ses Bitcoins. Il n’y avait aucun recours. Pas de banque pour réclamer. Pas de police pour enquêter. Juste le silence.
Les plateformes comme Binance P2P avaient un système de notation. Mais il ne protégeait pas contre les escrocs expérimentés. Les gens ont dû apprendre à lire les signes : un profil récent, peu de transactions, des messages vagues. Les nouveaux utilisateurs prenaient en moyenne deux à trois semaines pour apprendre à naviguer en toute sécurité. Beaucoup ont appris sur YouTube. La chaîne « Crypto With Tolu » a atteint 247 000 abonnés en 2023 avec des tutoriels sur comment éviter les arnaques.
La Banque centrale voulait contrôler. Elle a interdit les banques. Mais elle n’a pas pu contrôler les gens. Au contraire, elle a créé un écosystème plus fort, plus résilient, plus organisé que tout ce qu’elle avait imaginé. Un rapport interne de la CBN, fuité en 2022, reconnaissait que « l’effet indésirable de notre interdiction a été la création d’un écosystème crypto robuste et non régulé, traitant plus de 100 millions de dollars par mois ».
Le professeur Chijioke Nwankwo, de l’Université de Lagos, a dit : « Les Nigérians ont créé une infrastructure financière parallèle, plus efficace que le système officiel, malgré la hostilité des autorités. »
Le Fonds monétaire international et la FATF ont mis en garde : « Le Nigeria est l’une des principales vulnérabilités en Afrique pour le blanchiment d’argent. » Mais les Nigérians ne s’adressaient pas aux banques. Ils ne déposaient pas des millions. Ils échangeaient 500 dollars à la fois. Pas pour cacher de l’argent sale. Pour survivre.
Le 23 décembre 2023, la CBN a levé l’interdiction. Mais elle n’a pas rétabli la confiance. En janvier 2024, elle a réaffirmé que les banques ne pouvaient pas détenir de cryptos. En mai 2024, la SEC a annoncé qu’elle voulait interdire les échanges P2P en naira. Pourquoi ? Pour « protéger la monnaie nationale ». Mais la monnaie nationale a perdu 50 % de sa valeur depuis 2021. Les gens ne veulent pas la protéger. Ils veulent protéger leur argent.
Le marché a changé. Les plateformes comme Quidax et Bundle, créées pendant la période d’interdiction, sont maintenant des acteurs légaux. Elles proposent des services d’échange, mais les utilisateurs continuent à utiliser les canaux informels. Pourquoi ? Parce que les échanges P2P sont plus rapides, plus flexibles, et surtout, plus humains.
En 2024, 89 % des Nigérians considèrent les cryptos comme un outil financier légitime - même si la loi le dit autrement. Et avec l’entrée en vigueur en 2026 d’une taxe de 25 % sur les profits en cryptos, beaucoup craignent que les activités ne retournent sous terre.
Le Nigeria n’a pas vaincu l’interdiction. Il l’a contournée. Il a construit un système parallèle, vivant, intelligent. Il n’a pas attendu la permission. Il a agi. Et maintenant, même les autorités doivent le regarder - pas comme un problème, mais comme une réponse.
Clemence Racle
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